vendredi 28 août 2026

La revenante et l’homme au chapeau (litanie funéraire, moderne négative, surromantique)

Elle est revenue. Pas revenue comme on revient d’un voyage, non : revenue comme une ombre qui retrouve son lieu d’effacement. Elle est d’abord allée au grand cimetière, a traversé le fond du grand cimetière, jusqu’au jardin du souvenir, là où ses cendres reposent — ou ne reposent pas, car rien ne repose vraiment dans la modernité négative. Puis elle a repris sa marche. Mais ce n’est plus comme jadis : c’est léger, presque trop léger, léger dans l’air, léger dans la lumière du soleil qui semble ne plus la toucher. Elle marche, marche à nouveau sur les invisibles traces, dans les rues de cette ville où elle a disparu deux mois avant sa fin. Et lui, l’homme au chapeau, marche encore à ses côtés — non pas vivant, non pas mort, mais dans cet entre‑deux où la modernité a laissé les âmes en suspens. Ils marchaient pour qu'elle survivre : services sociaux, banques, ravitaillements, Restaurants du Cœur, Secours populaire, Croix Rouge, le 115 qui ne répond jamais,et les nuits où elle trouvait refuge chez lui, comme une apparition fatiguée. Dans son carnet, il avait écrit : Marcher, marcher, marcher… Après ton cri — Au secours ! — tu m’as dit : Marcher… marcher, marcher… encore et toujours marcher...'Une nuit, marcher le long d’un mur aux affiches déchirées…' Ils t’ont dit de marcher jusqu’au CCAS. Là, d’autres t’ont dit : On ne peut rien pour vous. Alors tu as marché, marché, marché… Toi qui voulais renaître. Marcher, marcher, marcher… Je marche et je n’hallucine pas. Une chanson sous mes pas, une voix grise qui remonte du trottoir. Elle me chante des détails — ces détails qui tuent, ces détails qui font ta sainteté. Je suis la chanson de l’homme de la mort : 'Dead Man Walkin’. Je marche, marche, marche. Elle dépose son sac au pied de la table noire. Une petite bougie d’or danse, artificielle, comme une âme qui n’a plus de feu. Elle commande un Perrier, paye avec les pièces perdues au fond de sa poche. Puis elle avance vers l’étagère : revues, livres, fragments de vies déposés là pour ceux qui cherchent une parenthèse. Elle trouve 'Les inédits de Rimbaud, c’est nous', puis un de ses zines foutraques en copie‑art, et un petit live de Moby Dick pour adolescents. Elle emporte tout cela à la table, ouvre 'Moby Dick' de Melville à l’épilogue : « Moi seul en suis revenu, pour te dire. » - Livre de Job -. Il n’y a pas de hasard. Alors elle sort des feuilles A4 pliées, les déplie comme on déplie un suaire. Elle veut lui écrire — mais n’a pas de crayon. Elle retourne au bar, demande un stylo noir. Maintenant elle peut écrire. Elle ne sait pas quoi lui dire. Elle écrit quand même. Elle écrit ce moment, ce retour, ce désir de le retrouver alors qu’elle ignore où il est, dans quelle rue, dans quel souffle, dans quelle absence. Elle écrit : Te retrouver, homme au chapeau, cela ne va pas être simple.Mais revenue, je vais continuer à chercher.Elle se lève. Range Moby Dick à sa place, range Les inédits de Rimbaud… reprend son sac, emporte le stylo noir — comme un talisman. Puis elle quitte le lieu, laissant sur la table feuille où elle lui a écrit. Et dans la lumière du soir, on dirait qu’elle marche encore, mais qu’elle ne touche plus vraiment le sol.

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